Fragment 01 · Le Détective
Shelton et
l'Hôtel-Dieu
La nuit, encore sombre du mois de septembre, s'abattait sur les environs de la forêt de Grimont. Une pluie battante empêchait le conducteur d'un véhicule de bien avancer sur le chemin communal qui menait à l'Hôtel-Dieu. Devant un immense portail de fonte et de fer, le véhicule se mit à stationner et l'homme au volant coupa moteur et lumières.
L'obscurité envahit alors les silhouettes de marbres et les murets qui pouvaient vaciller entre les phares et les gouttes d'eau. Le calme s'abattit. Plus un bruit. Seule la respiration se faisait entendre au son de la tôle frappée par l'averse.
La lueur d'une flamme surgit dans l'habitacle. Une cigarette s'alluma pendant que l'homme regardait au loin l'imposante bâtisse qui bordait la forêt domaniale.
Eric Shelton avait l'habitude des cas étranges. Mais cette nouvelle enquête le laissait terriblement songeur.
Quelques semaines auparavant, un mystérieux intermédiaire était venu à sa rencontre dans un café du centre-ville. Un homme que Shelton n'avait jamais vu — chapeau bas, visage dans l'ombre, une bague au symbole spiralé qu'il n'arrivait pas à replacer. Il avait posé sur la table un dossier, une photo d'une horloge dorée prise en photo par un étudiant de Birgham, et une somme conséquente d'argent qui avait suffi à convaincre Shelton de ne pas poser trop de questions.
"Mon client commence à sérieusement s'impatienter," avait dit l'homme. "Il souhaite connaître votre avancée. Le temps presse. Dépêchez-vous ou il arrivera grand mal à cette ville. Et vous en serez le seul responsable."
Une menace habillée en avertissement. Shelton connaissait la différence. Il trouvait surtout que l'homme avait une vision bien naïve de ce qui motivait un détective privé — la somme sur la table avait fait bien plus que n'importe quelle mise en garde.
Ce qui l'avait surtout convaincu de prendre l'affaire au sérieux, c'était autre chose. En cherchant, il avait trouvé. Pas l'horloge — pas encore — mais quelque chose qui méritait qu'il pose son nez pour enquêter. Un dossier. Un homme. Un matricule : 337.
"Il faut bien se nourrir, non ?" marmonna-t-il.
Il cherchait à se convaincre lui même qu'il était sur la bonne piste. Celle d'un fou. Un fou et une horloge — tel une fable qu'on pourrait raconter à un enfant. C'était compliqué pour lui de croire à cette histoire mais ce n'était pas la première fois qu'il voyait des absurdités à Greenwich.
Ce fut assez compliqué pour le détective de reconstituer le parcours, presque fantasque, de cette horloge dorée. Personne ne savait retracer la trajectoire de l'objet. Certains parlait d'un accident dans le désert, d'autres d'un objet détenu par des nazis. Dans cette affaire, on disait que quelques jours avant que se passe le drame du camp Summer, une femme décédée en 1995 avait léguée l'objet à son fils. Et le fils avait commis l'irréparable. Une autre piste pour le détective.
L'Horloge avait ensuite de nouveau disparu. Le fils, lui, était ici, derrière ce gigantesque portail métallique.
La lumière vacillait à l'intérieur de l'Hôpital pour les fous de l'Hôtel-Dieu. C'était là que sa piste menait. Celle d'un fou. Un fou qui avait rencontré l'horloge quatre ans plus tôt et qui avait perpétré de terribles meurtres. Cela avait fait la Une et tenu la ville en haleine pendant plusieurs mois. Un feuilleton sordide dont Shelton n'avait pas souvenir — il faut bien avouer que l'homme n'était pas le moins porté sur la bouteille à cette époque.
Il était en chemin pour écouter son histoire. Rendre possiblement crédible ce que personne n'avait cru bon d'écouter. Accorder du crédit à un malade mental.
Il était temps. Il jeta sa cigarette par la fenêtre. Alluma son moteur, ses lumières, et franchit le domaine pour aller à la rencontre de cette absurdité.
Le fou et l'Horloge.
La voiture, garée à l'entrée. La porte en bois — celle des anciennes bâtisses de Greenwich. Elle devait bien dater de quelques siècles. Assez pour lui donner cet aspect attendu d'un hôtel où régnait la folie. Imposante, massive, pour retenir la folie en ses lieux et ne pas exposer les foules à cela. Les cris étaient audibles dès le perron. Était-ce de la maltraitance ou juste la manifestation de la maladie de l'homme ? Dur de juger en entrant dans ce lieu hermétique à l'extérieur. Presque stérile à l'humanité.
Les portes défilèrent, les situations ubuesques aussi. Son hôte — un infirmier bien trop nerveux, à peine sorti de sa formation à en juger par son allure — le guida dans un dédale de couloirs. Shelton nota que son accompagnateur marchait légèrement de côté, comme un crabe. Il se demanda si c'était enseigné à l'école d'infirmiers ou si ça venait avec l'expérience.
Ce qui le frappa, c'était la folie elle-même — pas celle qu'il avait imaginée depuis l'extérieur. L'architecture participait certainement à quelque chose. Le dédale de couloirs, l'absence de repères, les angles qui ne menaient nulle part. Un labyrinthe ne rendait pas fou par accident.
Le lieu paraissait insalubre, en mauvais état, abandonné dans certaines sections.
Mais cela n'avait vraiment rien à voir avec l'Aile 6.
L'infirmier ralentit le pas, presque à en trébucher avant même d'y arriver. Comme s'il avait assisté à des évènements qui l'avait choqué, ou que quelque chose, quelqu'un, l'effrayait. Peut-être était-il aussi un froussard de nature ayant peur de tout ? Il s'éclaircit la voix.
"Je dois vous prévenir, monsieur … détective ?… l'Aile 6 est normalement condamnée au public."
Shelton l'attendait. Il s'était renseigné. Il n'était pas mauvais détective.
"Oui, je suis au courant," dit-il simplement.
"Votre autorisation a été signée par le directeur. C'est que vous venez pour une bonne raison. Mais…" L'infirmier hésita un instant. "Ce sont vraiment les cas les plus ingérables qui sont là-bas. Ceux qu'on ne peut plus mettre ailleurs. Vous comprendrez que ça ne se fait pas souvent, d'emmener un visiteur dans cette section."
Il dit ça d'un ton qui suggérait qu'il aurait préféré ne pas être l'accompagnateur du jour.
L'Aile 6 s'ouvrit sur des portes d'un cachot rouillées. Comme dans ces lieux fantômes. L'infirmier fit rapidement l'historique du lieu au détective. Tantôt couvent, tantôt sanatorium, la foi et la folie avaient en tout temps, en tout lieu, imprégné la destinée de l'Hôtel-Dieu.
À chaque pas, à chaque porte, quelque chose vibrait dans l'air. Une sorte de tension électrique que Shelton remarqua dès la première porte. Ce n'était pas un simple courant d'air. Pas une odeur. Quelque chose de moins identifiable, comme si la pression était imperceptiblement différente ici.
Dans un couloir, pendant un instant où son esprit divaga il crut apercevoir une terrifiante silhouette déformée, figée contre le mur. Dans un sursaut, il recula de deux pas. Puis se remit à marcher comme si de rien n'était. Pendant un instant, il s'était lui même fait avoir par l'âme de l'endroit. Ce n'était que les reflets de la lune qui venaient jouer avec les ombres du lieu.
Pour rompre le silence, l'infirmier lui confia alors que le fameux patient qu'il venait voir n'avait pas de nom officiel. Il était simplement appelé 337, en référence à son matricule qu'il possédait depuis son arrivée dans cette maison des fous.
"Il ne parle plus depuis 1996," lui confia-t-il.
"Vœux de silence ?" dit Shelton. "Impressionnant. Moi je tiens pas trois heures."
L'infirmier ne releva pas. "Un ancien collègue m'a raconté son histoire. Je n'en reviens toujours pas. Il paraît qu'il était bavard avant."
"Et vous, l'ami ? Vous êtes là depuis combien de temps ?" Shelton ne demanda que pour faire la discussion.
"Depuis au moins 3 mois. Et je ne compte pas rester ici. Autrement je vais finir comme eux." L'infirmier marqua une pause, puis : "Imaginez, une des rares fois où je suis venu travailler ici, j'ai entendu ce 337 murmurer des suites de chiffres en regardant fixement le mur."
Shelton s'arrêta imperceptiblement.
"Des suites de chiffres. Quel genre ?"
L'infirmier haussa les épaules.
"Des dates, on dirait. Enfin, c'est ce que pense le personnel soignant. Des combinaisons comme… 14-03-57. 23-11-99. 22-08-07. Des trucs dans ce goût-là. Ils changent pas. Il répète les mêmes, toujours dans le même ordre."
"Et personne n'a cherché à comprendre ce que ça voulait dire ? Un psychologue ? Vous n'avez pas consigné tout ça ?"
L'infirmier le regarda comme si la question était complément absurde.
"C'est un psychotique, Monsieur Shelton ! Pas Nostradamus."
Shelton ne répondit rien, il ne s'y attendait pas. La discussion c'était presque terminée sur ces mots.
Il prit note, mentalement, de tout ça. Des dates à venir ? Quelqu'un qui regardait un mur depuis trois ans et énonçait des dates à venir. Il ne savait pas encore ce que ça voulait dire.
Mais il enclencha le Dictaphone.