Les deux hommes terminèrent leur route devant une grande porte métallique. Le genre de porte extrêmement lourde, pensée pour ralentir la progression d'une quelconque fuite.
Shelton se demanda combien d'hommes il faudrait, de l'autre côté, pour la pousser. Lui, seul, ne pourrait rien y faire. Plus par flemmardise que par envie.
L'infirmier s'arrêta à deux pas du seuil et fit comprendre à Shelton son intention de ne pas aller au-delà.
"Je vous attends ici. Je n'ai pas le droit d'entrer."
"Pourquoi donc ? Vous avez peur de quelque chose ?"
"Non, personne n'a envie d'entrer. C'est un peu différent."
Il eut un petit rire qui ne servait à rien, puis il regarda ses chaussures. Shelton lui laissa cette dignité-là et poussa la porte.
C'était enfin le parloir.
Il avait bien étudié son dossier, ses questions, la façon dont il allait amener ce type à se livrer et lui apporter des réponses. Ces derniers mois n'avaient pas été riches en affaires : deux filatures pour des divorces, la traque d'un chat malfaiteur dans un quartier pavillonnaire, une histoire dont il évitait de trop s'épancher, et cette fameuse histoire d'Horloge, qui lui permettrait peut-être d'arrêter de vivre à crédit.
· · ·
Mais, avez-vous déjà entendu parler des massacres de 1995 ?
Au détour des récits les plus communs se trouve cette histoire terriblement sanglante qui fait maintenant partie des légendes urbaines de Greenwich. La ville, autrefois, n'avait que peu connu d'histoire aussi terrifiante. De parole en parole, il est rapporté que tout commença dans un camp de vacances forestier situé aux abords du lac Paradise, au nord-ouest de Greenwich. Le SummerCamp était un de ces centres aérés inspirés des modèles américains. Grands chalets en bois de pin, activités autour du lac, feu de camp pour passer les soirées. Au milieu du lac, une petite île portait les restes d'une bâtisse bien antérieure au camp ; on y allait en canoë le jeudi. En 1995, c'était bien plus simple d'envoyer ses enfants là-bas que de les garder à la maison pour les grandes vacances d'été.
C'est ici que se passa le drame.
La police rapporta les faits : cinq personnes décédées ce jour-là. Trois adolescents, un moniteur qui les accompagnait, et la cantinière qui avait eu le malheur de travailler tard. Tout ce qu'on savait ? Que le concierge du camp était passé à l'acte sous une forme de démence profonde. L'homme fut rapidement arrêté. Il ne nia rien. Il expliqua qu'il entendait quelqu'un, la nuit, depuis quelques jours. Quelqu'un qui lui parlait du chaos comme d'une bonne chose, il l'appelait "satan".
Les voix commencèrent à l'enterrement de sa mère, quelques jours plus tôt. Il n'avait pas hérité grand-chose : un petit pavillon à vider, des cartons, de la vaisselle dépareillée. Et, selon ses dires, une horloge que la vieille femme avait achetée dans un vide-grenier des décennies auparavant, posée quelque part et jamais regardée depuis. Elle l'avait gardée près de trente ans.
Personne dans la famille n'en avait voulu. Il l'avait prise parce qu'il fallait bien que quelqu'un prenne quelque chose.
C'était là une histoire de folie classique, de celles qui mènent un bougre à passer à l'acte. Le décès d'un proche peut détruire un esprit, rendre fou, faire commettre l'inacceptable.
L'horloge ? Disparue. La police lui attribua ainsi de nombreuses disparitions dans la région durant cette même période pour ne pas avoir à expliquer ce qui a bien pu se passer.
· · ·
Il entra dans une salle vide, froide, simplement éclairée par un néon d'un blanc pâle et clignotant asynchrone. Les tables étaient en plastique vert. Cette même matière qu'on retrouve dans les cantines des camps de vacances. L'idée que tout cela était une mise en scène lui traversa l'esprit un instant mais ça n'avait aucun sens… Un simple choix de mauvais goût. Les assises en fer, elles, avaient certainement été choisies pour rendre le lieu le moins accueillant possible.
Un garde derrière la porte des prisonniers. Un derrière celle des visiteurs. Et seulement des hublots permettant de les discerner d'un côté comme de l'autre. C'était alors pour Shelton les seuls remparts face à un interrogatoire qui viendrait à dégénérer. Mais aucune raison, ce n'est qu'une bête conversation, comme il en avait par centaines.
Au centre de la pièce, dans un silence de mort, l'homme en camisole l'attendait.
Enchaîné au sol par la cheville. Une chaîne courte avec à peine deux mètres de jeu, ne lui laissant que peu d'espace pour bouger. Comme une bête, un animal, un chien, qu'on souhaite empêcher de s'échapper par tous les moyens. L'homme était pourtant stoïque. On ne le voyait presque pas respirer.
Le regard dans le vide. Était-il toujours présent ?
Shelton se mit à l'aise, retira sa longue veste et s'assit en face de lui. Il vérifia discrètement, d'une simple pression de son pouce, le dictaphone tournant toujours au fond de sa poche.
"Dites-moi, vous n'êtes pas le plus accessible des détenus."
L'homme ne décrocha pas le regard du vide.
"Bien. Je vois. Peu bavard. Allons droit au but dans ce cas."
Il posa ses mains à plat sur la table et se pencha légèrement vers l'avant.
"L'Horloge. Vous avez eu en votre possession l'Horloge en 1995."
Au mot Horloge, quelque chose bougea. Shelton le remarqua dans ses yeux. Un mouvement infime, comme un courant sous la glace. Un frisson secoua sa nuque.
L'homme se mit à sourire. Un sourire presque enfantin.
"Tic tac, tic tac, je l'entends."
Ces quelques mots étonnèrent Shelton qui devint attentif à tout ce que pouvait dire l'homme, qui devenait alors étrangement bavard pour quelqu'un qui n'avait pas parlé depuis trois longues années.
"Mais encore ?" Il croisa les doigts dans la paume de ses mains pour faire appui, et le regarda droit dans les yeux. "Qu'est-ce que c'était ? Où l'avez-vous caché ?"
L'homme était presque actif, présent, comme dans un moment de pleine conscience. L'homme muet laissait passer les mots, comme on laisse passer un courant d'air.
"Il m'a dit tant de secrets… Je n'entendais que lui… un… et ce… tic tac…" Une pause. "Vous savez, je n'ai pas fait ces choses. C'est lui. C'est nous."
Shelton nota le nous, et n'en montra rien.
"Vous ne saviez pas ce que vous faisiez." Le détective cherchait à l'emmener quelque part.
"Si."
C'était un mot tranchant.
"J'étais debout, dans le réfectoire. Il faisait chaud, j'avais chaud. J'étais assoiffé, pourtant j'avais bu. Je respirais mal. Et il y avait cette pendule en forme de chat. Tic tac. 23h12." Il s'arrêta sec. "J'étais bien moi-même à ce moment-là."
Un silence s'abattit. Shelton n'attendait que la suite. Mais il ne vint rien de tel.
"Et les victimes ? Ces enfants ? Qu'avez-vous fait ?"
"Je l'ai détruite. Elle ne pouvait plus faire de mal. Pourquoi est-elle venue à moi ? Tic tac, je l'entends alors que je l'ai détruite." Rien n'avait de sens.
"Où l'aviez-vous détruite ?"
"Dans un ruisseau de la forêt. Mais il était là, il ne voulait pas que je…"
Puis de nouveau rien. Il changea d'approche.
"Ces nombres que vous murmurez. Ces dates." Il garda la voix neutre, presque détachée. "14 mars 2001. 7 novembre 2003. Qu'est-ce que c'est ?"
L'homme se figea. Pour la première fois, il tourna vraiment les yeux vers Shelton. Non pas vers le vide mais bien vers lui.
"Vous les avez entendus."
"Tout le monde les a entendus."
"Non." Un temps. "Vous, vous les avez entendus."
Il y avait une différence dans sa voix, entre entendre et entendre.
"Ce sont des dates ?" insista Shelton.
"Ce sont des portes," dit l'homme. "Des portes qui vont s'ouvrir. Il me les a données. Pour que je les garde. Pour que quelqu'un les entende un jour. Comme ces portes qu'ils ont fermées."
Shelton ne montra rien. Mais quelque chose se déplaçait dans sa tête, des pièces qui commençaient à se chercher sans encore se trouver.
"Qui vous les a données ?"
"Le tic tac."
Puis l'homme se figea. Net. Un changement brutal d'attitude.
Comme si quelque chose à l'intérieur de lui venait de changer de position.